Opérations PME
Le jour où j'ai arrêté d'aller dans les réglages de mes logiciels
Vendredi soir. Je m’assois pour brancher l’infolettre de ce site.
Mon cerveau se fait déjà une liste de choses à faire, par réflexe: créer le compte, fouiller le tableau de bord, trouver où on règle le gabarit, choisir une police, configurer l’adresse d’envoi, valider le domaine, envoyer un courriel test. Tu connais la chanson. Ça fait au-dessus de quinze ans que ça fonctionne toujours comme ça.
Mais pose-toi la question deux secondes. Qui aime vraiment ça, aller se promener dans les settings d’un logiciel? Personne. On le fait parce qu’il faut, pas parce que c’est le fun.
Ce soir-là, je ne l’ai pas ouvert.
Le passage obligé qu’on ne voyait même plus
Pendant ma maîtrise, j’ai suivi des cours théoriques sur les interfaces homme-machine. En amphi, magistral, la totale. On nous racontait l’évolution des machines et l’arrivée de l’ordinateur comme un chapitre d’histoire déjà refermé bien avant nous. Le clavier, l’écran, la souris. Et le plus drôle, c’est que depuis, presque rien n’a changé. Le tactile est arrivé, d’accord. Mais la structure de base, elle, tenait toujours.
Le coeur de cette structure, c’est le paramétrage. Pendant quarante ans, utiliser un logiciel sérieux voulait dire passer par sa salle des machines. Des panneaux de réglages, des champs à remplir, des options à cocher, des préférences à régler une par une.
Et le pire, c’est que ça m’a déjà excité. Mon premier ordi, une grosse tour Windows, je le bichonnais. Lancer le scan antivirus, faire les mises à jour, défragmenter le disque dur en regardant les petits blocs se replacer à l’écran. (Oui, j’ai vraiment trouvé ça palpitant, ne juge pas.) J’aimais aller patenter derrière la machine, voir ce qui se passait dans les coulisses. Aujourd’hui, ce goût-là m’a complètement quitté. Je n’ai plus envie de jouer dans la mécanique. Je veux que ça marche, et passer mon temps sur le bout qui a de la valeur. (Même si j’aime encore bidouiller avec les LLM et les autres patentes que je partage dans ce carnet, on s’entend.)
On avait fini par ne plus voir cette couche. C’était l’air qu’on respirait. Comme si, avant chaque trajet en auto, il fallait reconstruire le tableau de bord avant de pouvoir tourner la clé.
L’IA, elle, enlève le tableau de bord. Tu dis où tu veux aller. C’est tout.
Ce que j’ai fait à la place
Recule de quelques mois. Je décide de publier mon carnet de notes. Mon réflexe historique me souffle la pire idée: monter un gros CMS, gérer les extensions, surveiller les failles, remplir des champs dont je me fous. (Le genre de projet qui meurt avant de naître, parce que rien que d’y penser, t’es déjà fatigué.)
Sauf que je ne suis pas codeur, et je n’ai pas envie de le devenir. Alors j’en parle à l’IA. Et elle me ramène sur terre: pour juste écrire et publier, t’as pas besoin de tout ça. On abstrait la partie technique. Le déploiement, les commits, le code, tu n’as pas à mettre les mains dedans. Tu branches les bons outils une fois, et ça part tout seul quand tu publies.
C’est exactement ce qui s’est passé. Le site sur lequel tu me lis tourne sans CMS, sans panneau d’administration, sans page de réglages que je vais visiter le dimanche.
L’infolettre, même histoire, en pire. En mieux, je veux dire. Au lieu d’aller dans l’interface de la plateforme régler le gabarit et les paramètres d’envoi, j’ai décrit ce que je voulais, en français, comme je te le dirais à toi:
Configure l'infolettre du site: format texte simple, pas de
gros bandeau d'image, l'adresse d'expéditeur, le message de
bienvenue, et branche le formulaire d'inscription sur la page
d'accueil. Pas besoin de me montrer l'interface, fais-le
directement.
L’IA est allée parler à la plateforme par son API. Une API, dans le fond, c’est un pont entre les données d’un logiciel et toi. Avant, c’était un truc de développeurs. Là, l’IA traverse le pont à ma place.
Résultat: je n’ai jamais ouvert le panneau de style. Jamais touché aux paramètres d’envoi. Le gabarit, l’expéditeur, le formulaire, tout s’est réglé sans que je voie un seul écran de configuration.
Et le plus parlant, c’est ce que ça donne au quotidien. Quand j’écris une note maintenant, je n’ai pas de tableau de bord à rouvrir, pas de bouton “publier” à chercher dans un menu. J’écris, je lance une commande, et c’est en ligne deux minutes plus tard. Le logiciel s’efface. Au fond, c’est tout ce que je demandais sans savoir le dire: m’occuper du travail, pas de l’outil.
Trois couches qui se déplacent en même temps
En prenant du recul, je vois trois morceaux de notre rapport aux logiciels qui bougent en ce moment. Pas un seul. Trois, en même temps.
Le paramétrage d’abord. C’est l’histoire de mon infolettre. L’API et le MCP, ce sont les ponts qui laissent l’IA configurer le logiciel à ta place, en langage naturel. La salle des machines existe encore, mais tu n’as plus à y descendre.
La saisie ensuite. Prends une facture, une photo avec ton téléphone, une reconnaissance de texte propre, et les chiffres se rangent tout seuls. Moi, sur mon iPhone, je passe par Genius Scan pour numériser et nettoyer l’image (l’appareil photo du Mac et l’app Fichiers le font déjà très bien en natif, mais j’ai gardé un faible pour Genius Scan, payant une seule fois et sans abonnement, exactement ma tasse de thé). Il y a dix ans, sortir le texte d’une photo, ça tenait du miracle, et on payait cher pour l’avoir. Aujourd’hui ça se fait pour zéro, en local, sur ta propre machine. La job plate de recopier des montants à la main, celle qui n’apportait aucune valeur, juste de la fatigue, elle s’évapore.
Et tant qu’à parler de paperasse, laisse-moi te raconter celle qui m’a fait perdre le plus d’heures dans ma vie: modifier un PDF sans tout casser. Tu connais le drame. Tu changes une ligne, et toute la mise en forme part en vrille. J’ai essayé les bidules gratuits en ligne, j’ai essayé Acrobat Pro, et la moitié du temps le résultat était pire qu’avant. Aujourd’hui, je demande à l’IA, et c’est réglé à une vitesse folle, sans démolir la mise en page. Pour vrai, rien que ça, ça m’aurait racheté des semaines de ma vie.
La communication enfin. Depuis le début de l’année, je dicte beaucoup. Deux outils, deux usages. VoiceInk pour dicter dans n’importe quel champ texte avec un raccourci clavier, autant pour écrire un courriel que pour donner une consigne à l’IA. Et MacWhisper pour enregistrer mes rencontres et en sortir un transcript propre. Derrière les deux, je fais tourner Parakeet v3, le modèle de transcription de Nvidia: gratuit, rapide en titi, et multilingue pour vrai (il avale autour de vingt-cinq langues, dont le français). Ce qui m’a vendu, dans mon cas: il attrape bien mon accent mélangé de sudiste franco-québécois sans s’étouffer.
Et là, deux choses comptent pour moi. Aucun abonnement de plus (on en a déjà bien assez qui grugent la carte de crédit chaque mois), et du traitement en local dès que la donnée est sensible. Une rencontre, ça reste sur ma machine, ça ne part pas faire un tour sur un serveur quelque part. Pour quelqu’un qui tient à la confidentialité, c’est pas un détail.
Surprise au passage: parler, c’est juste plus naturel que taper. On n’est pas nés pour pianoter sur des touches. On est nés pour parler. L’IA réécoute, structure, retrouve le sens même quand je bafouille.
Trois affaires différentes, qui poussent toutes dans le même sens. Au bout du compte, il y a juste moins de distance entre ce que tu veux et ce qui finit par se faire.
Là où je ne suis pas dupe
Bon. C’est facile de s’emballer, alors je me ramène moi-même sur terre.
Premier angle mort. Quand l’IA configure à ta place, qui vérifie qu’elle a bien fait? Si elle se trompe d’adresse d’expéditeur ou règle mal un paramètre, le pont t’a juste fait gagner du temps pour mieux te planter. Donner les clés, ça veut dire garder une main sur le volant et relire ce qui a été fait. Je ne signe rien que je n’ai pas regardé.
Deuxième angle mort. On sort d’une prison pour entrer dans une autre. Avant, j’étais coincé dans le format propriétaire d’un logiciel. Là, je dépends du fournisseur de LLM. Pour quelqu’un qui tient à pouvoir déménager ses contenus sans tout réécrire (c’est une de mes obsessions), c’est une tension réelle, pas un détail.
Troisième angle mort. La voix, ce n’est pas toujours mieux. Dans un bureau ouvert, dicter une demande à voix haute, ça va deux minutes. Pour de l’édition fine, le clavier reste roi. Chaque chose à sa place.
Sur un dernier point, par contre, je vais être plus nuancé que mon premier réflexe. Bâtir ses propres outils sur mesure plutôt que d’acheter du logiciel tout fait, je pense vraiment que ça peut marcher. Le piège, c’est de confondre une preuve de concept qui tourne sur le coin de ton bureau avec un outil en production qui doit tenir la charge tous les jours, pour de vrai, devant des utilisateurs. Ce sont deux mondes. Garde-les bien séparés dans ta tête.
Mais une fois cette nuance posée: bâtir sur mesure, ça permet des outils sans les trois cents champs qui ne servent à rien, sans la paramétrisation à rallonge, sans les options que personne n’utilise. Juste ce dont tu as besoin. Et là, le gain de temps et de valeur dans une organisation, il est bien réel.
Tout ça ne tue pas la tendance, au contraire. Ça déplace juste la valeur. Les logiciels qui mettaient toute leur énergie dans l’interface de réglages vont devoir la mettre ailleurs. Dans le conseil, dans l’expertise, dans le traitement intelligent de la donnée. Collecter une donnée puis l’afficher, n’importe qui pourra le faire bientôt pour trois fois rien.
Ce qui restera précieux, c’est d’aider quelqu’un à se poser les bonnes questions.
Et toi?
Je te laisse avec une question simple. Dans tous les logiciels que tu touches dans une semaine, lequel as-tu hâte d’ouvrir pour aller régler ses options?
Je gage qu’il n’y en a aucun.
C’est peut-être ça, le vrai signal.