Un soir il y a quelques semaines, j’ai posé à Claude une question qui n’avait rien à voir avec mon travail. Est-ce qu’on a une quantité de bonheur définie ?

Pas de raison particulière. (Rassure-toi : si je parle bonheur avec mon IA, je vais bien, merci. J’aime tester des angles, voir comment l’outil va loin quand il connaît un peu mon contexte, avec des réponses solidement documentées. C’est fascinant pour vrai.)

Trois jours plus tard, j’avais modifié l’outil principal qui m’accompagne dans mes décisions importantes.

Si je raconte ça ici, c’est parce que de plus en plus de monde, et particulièrement chez les entrepreneurs, s’appuie sur l’IA pour trancher des choix qui comptent vraiment. Les grilles qu’on construit pour ces outils sont presque toujours cartésiennes, et elles ratent au moins une dimension importante.

Voici ce que j’ai trouvé, et ce que j’ai changé.

Ce que m’a appris une heure de philo avec Claude

Premier déclic : le bonheur n’est pas un stock à remplir. C’est plus proche d’un signal qui dépend du contraste. S’il restait allumé en permanence, il perdrait sa fonction. Et si t’étais toujours heureux, tu ne saurais même plus que tu l’es.

Ben ouais, dit de même, c’est bien logique.

Deuxième idée qui m’a fait réfléchir, un classique de la philo. En 1974, Robert Nozick a imaginé une machine qui te branche au bonheur parfait, à perpétuité, sans souffrance. Presque tout le monde refuse de s’y connecter.

La raison : on veut une vie qui contient du bonheur, on ne veut pas du bonheur en pilule, déconnecté de la vraie vie. Le récit qu’on vit autour compte autant que la sensation elle-même.

Et la dernière idée, celle qui m’a vraiment recadré : nos émotions reviennent presque toujours à leur point de référence. Les études classiques sur les gagnants de loterie et les personnes devenues paraplégiques à la suite d’un accident montrent qu’au bout de quelques mois, les deux groupes rapportent à peu près le même niveau de bonheur qu’avant l’événement. Le cerveau s’adapte vite, à la hausse comme à la baisse.

C’est l’adaptation hédonique, et la conséquence pour qui veut être plus heureux est sèche.

Courir après le prochain accomplissement en se disant là, je serai vraiment content, c'est presque mathématiquement perdu d'avance. L'effet est court, le cerveau s'ajuste, et la prochaine cible devra être plus grosse pour produire le même contraste.

Côté ingrédients concrets, la psychologie positive a 25 ans de recherche derrière elle et un consensus assez clair sur quelques leviers principaux. L’étude la plus citée, la Grant Study de Harvard, suit 268 hommes depuis 1938. Conclusion résumée par son directeur actuel, Robert Waldinger : la qualité des relations à 50 ans prédit la santé et le bonheur à 80 ans mieux que tout autre facteur, y compris le revenu et la réussite.

Les autres ingrédients qui reviennent dans toutes les méta-analyses : avoir du sens à ce qu’on fait (Viktor Frankl), passer du temps en flow (l’état d’absorption théorisé par Mihaly Csikszentmihalyi), bouger, dormir, pratiquer la gratitude, donner.

Et c’est là que la conversation est devenue intéressante pour moi. On connaît ces leviers. La majorité du monde les connaît. Et on ne les applique pas.

On sait qu’il faudrait dormir huit heures, on en dort six. On sait que bouger trente minutes par jour fait plus pour la santé mentale que la moitié des stratégies de gestion du stress qu’on lit sur LinkedIn, et on reste assis. On sait qu’un appel aux vieux amis vaut plus que dix contacts en plus dans le téléphone, et c’est Netflix qui gagne le soir venu.

L’écart entre ce qu’on sait et ce qu’on fait, c’est précisément ce que mon IA, dans sa version cartésienne, ne corrigeait pas.

Pourquoi mon IA décide en cartésien (et pourquoi je ne le voyais pas)

J’ai construit, il y a quelques mois, un skill personnel pour aider Claude à m’accompagner sur mes décisions importantes (j’en avais parlé ici).

Pour qui se demande comment ça marche concrètement : un skill, c’est un fichier que j’écris une fois, où je décris la posture, les questions et la grille que je veux que l’IA applique dans un certain type de situation. Pas besoin de l’appeler à la main à chaque fois. Claude reconnaît le contexte (un choix à trancher, une hésitation, un arbitrage) et il enclenche le skill tout seul.

C’est ce qui rend l’outil discret et utilisable au quotidien : pas de cérémonie, juste un partenaire qui sait quand ses questions sont utiles.

La logique du mien : Claude connaît mes angles morts psychométriques (HBDI, ennéagramme, Working Genius, CliftonStrengths) et il pose les questions que je ne me pose pas spontanément. C’est un outil que j’utilise vraiment, et il marche pas pire.

Mais après ma discussion sur le bonheur, j’ai vu un trou.

Toutes mes questions étaient cognitives. Est-ce que j’ai consulté la bonne voix ? Est-ce que je vois l’ensemble ? Est-ce que la décision est mûre ? Pas une seule ne demandait : est-ce que ma décision sert ce qui me rend vivant ? Le bonheur, l’épanouissement, le sens vécu, absents du processus.

Ça devient un sujet d’entrepreneur, pas juste un sujet perso. La santé mentale des dirigeants reste relativement peu évoquée chez nous, encore un peu tabou.

Dominic Gagnon, qui vient de vendre Connect&GO à Peek, en parle ouvertement, et il rappelle un chiffre qui pique : les probabilités d’hospitalisation et de suicide sont deux fois plus fortes chez les entrepreneurs que dans la population générale. Selon une étude BDC, 45 % des propriétaires de PME au pays disaient en 2023 avoir des ennuis de santé mentale, sept points de plus que l’année précédente.

L’entrepreneur décide en permanence, souvent seul, souvent vite. Et quand il commence à déléguer des morceaux de réflexion à son IA (ça se généralise à grande vitesse), il transfère aussi ses biais dans la grille qu’il lui donne.

Il y a un parallèle évident avec une autre tendance entrepreneuriale connue : s’entourer de gens qui nous ressemblent. C’est confortable, ça va vite, ça réduit la friction du quotidien. Sauf qu’on finit par tourner en rond. L’équipe qui élève vraiment le niveau d’une boîte, c’est celle qui contient des profils qu’on n’aurait pas choisis spontanément, parce qu’ils nous ramènent ailleurs que là où on va naturellement.

C’est exactement la même chose avec l’IA.

Si la grille reflète parfaitement ta façon de penser, l'outil va te confirmer ce que tu penses déjà. Pour qu'il t'aide vraiment, il faut lui donner des axes que toi-même tu sous-utilises.

Si ton bonheur n’est pas un de ces axes explicites, l’outil ne le verra pas, et il ne le ramènera jamais dans la discussion. C’est mécanique et tellement logique qu’on ne peut pas vraiment le reprocher à la machine.

Ce que j’ai ajouté à ma grille

Le rajout tient en trois tests principaux et deux variantes. Je les déroule, parce que c’est le concret qui te servira si tu veux faire quelque chose d’équivalent chez toi.

Test des liens. Cette décision rapproche-t-elle ou éloigne-t-elle, sur 10 ans, les personnes qui comptent vraiment ? La famille, deux ou trois proches qui constituent le vrai cercle, pas le réseau LinkedIn.

La source, c’est la Grant Study mentionnée plus haut. Signal rouge si la décision retire de la présence avec eux pour gagner sur une métrique externe, qu’elle soit financière, de performance ou de statut. Ce n’est pas un veto absolu, c’est un arrêt minute qui force à regarder ce qu’on échange.

Test du sens. Cette décision s’inscrit-elle dans un pourquoi qui te dépasse, ou est-elle une optimisation locale qui ne nourrit qu’une métrique ? Source : Frankl, et la psychologie du sens vécu en général.

Reformulation pratique : si tu enlèves le résultat mesurable, il reste quoi qui tienne debout ? Si la réponse honnête est rien, c’est qu’on poursuit le résultat pour le résultat, et on a vu plus haut comment ça se termine.

Test de la machine à expérience. Si cette décision n’avait aucun témoin (aucune trace dans un CV, sur Strava, sur ton compte bancaire, dans ton statut social), tu la prendrais quand même ? Source : Nozick.

Ce test démasque les décisions prises pour le récit social plutôt que pour la vie. Il est particulièrement utile sur ce qui a une forte visibilité externe.

Ensuite, deux variantes que j’ai gardées comme calibration. Elles touchent surtout ma vie sportive et mon rapport personnel à l’intensité, qui sont aussi des dimensions sur lesquelles l’IA m’aide à trancher régulièrement.

Test du flow. La décision crée-t-elle des conditions pour des activités qui m’absorbent, ou est-ce qu’elle me pousse vers plus de suivi obsessif qui tue l’absorption ?

Le flow, c’est cet état où une activité te happe au point que le temps disparaît, parce que la difficulté reste juste au-dessus de tes capacités actuelles. Pour moi, ça arrive quand l’allure de course est tenue et juste, dans une négociation commerciale complexe où il faut lire à plusieurs niveaux en même temps, ou sur un problème technique dense que je me donne le temps d’attaquer en profondeur.

Le piège me concerne en plein. Je l’ai vécu lors de la grosse rénovation de notre maison il y a deux ans. Au départ, j’aimais le projet, le concret de la construction, le plaisir de voir une pièce prendre forme.

J’ai voulu trop optimiser : suivre chaque détail de près, planifier chaque étape, anticiper chaque retard de livraison. À la fin, j’avais un tableau de bord détaillé et je dormais mal. La rénovation, qui me nourrissait au départ, était devenue une source de stress chronique. Il a fallu plusieurs mois pour que le plaisir revienne, une fois la sur-optimisation relâchée.

Donc la question concrète que je pose maintenant à l’IA : la décision qui s’annonce va-t-elle créer du flow, ou ajouter une couche de gestion qui éteint le mouvement ?

Test de friction productive. Est-ce que je choisis le confort prolongé qui anesthésie, ou la friction qui fait grandir ? Pour la plupart des gens, le piège serait de fuir la friction. Pour mon profil, c’est exactement l’inverse. Mon réflexe spontané, c’est de chercher la friction, la compétition, le défi, la charge.

La question miroir devient alors : est-ce que je choisis cette friction parce qu’elle sert un pourquoi, ou juste parce que ne pas en avoir me chicote ? L’intensité au service du sens, oui. L’intensité comme habitude pour se sentir vivant, c’est de l’agitation déguisée.

Mon plan d’entraînement périodisé sur dix-huit mois sert régulièrement de test à ça : chaque séance difficile, et chaque séance facile, a une raison d’être inscrite dans la grille. Quand je suis tenté de pousser plus que prévu juste pour me prouver quelque chose, c’est le signal qu’il faut redescendre, pas grimper.

Quand je demande à Claude de m’aider à trancher sur quelque chose d’important, ces questions s’ajoutent aux questions cognitives d’origine. En conversation, pas en interrogatoire. Et je sors de la décision avec à la fois la rigueur cognitive et la dimension humaine vérifiée, au lieu de devoir choisir entre les deux.

Et toi, qu’est-ce que tu as laissé hors champ ?

Ce que j’ai voulu montrer ici, c’est moins le bonheur en soi que cette idée : si tu utilises ton IA comme partenaire de décision (et de plus en plus de monde le fait), tu as intérêt à savoir quelles dimensions tu as laissées hors de la grille. L’IA suivra exactement ce que tu lui as donné, sans deviner.

La dimension que j’ai rajoutée, c’est le bonheur. La tienne sera peut-être différente : la santé, la créativité, le lien avec tes enfants, ta trajectoire spirituelle, ce que tu fais ressortir dans tes passions. Ce qui compte, c’est de la nommer, l’écrire dans la grille, et la rendre visible.

Pas pour transformer ton IA en life coach. Pour qu’elle arrête d’être une simple calculatrice. Des calculatrices, on en a déjà assez.


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Note technique : je parle de Claude parce que c’est l’outil que j’utilise tous les jours, mais la logique de cet article fonctionne avec n’importe quelle IA conversationnelle à qui tu peux donner du contexte de manière persistante : ChatGPT (avec ses custom GPTs), Gemini (avec ses gems), Mistral, et d’autres. L’interface change, le principe reste le même.