Passions
J'ai bâti un skill IA pour véganiser mes recettes.
Tu reçois un lien Instagram. Une recette qui a l’air parfaite. Tu te dis « j’essaie ce week-end ».
Trois jours plus tard, l’onglet est encore ouvert. Une semaine plus tard, tu l’as oublié.
C’est là que j’ai compris quelque chose. Le problème, c’est pas la recette. C’est que les recettes intéressantes, on les voit passer, on a le réflexe de les sauvegarder, et elles finissent dans le néant des onglets ouverts et des captures d’écran qu’on ne ré-ouvre jamais.
Précision avant qu’on aille plus loin : c’est ma blonde qui est vegan, pas moi. Mais à la maison on mange vegan, et j’en profite pour couper les produits transformés de basse qualité. Quand je consomme animal, c’est dehors, c’est rare, et c’est du bon. Viande et fromage de qualité, pas du processed bas de gamme. C’est mon arbitrage : moins de produits animaux, et ce que j’en consomme, je le choisis.
Cette précision change tout pour la suite. Parce que la philosophie du skill que je vais te décrire, c’est pas « véganiser à tout prix avec n’importe quoi ». C’est « adapter au mieux, en respectant les ingrédients, les techniques et les proportions de la recette d’origine ». Nuance.
J’ai un flux constant de recettes qui passent. Certaines déjà vegan. D’autres faciles à adapter. D’autres plus exigeantes. Et entre les trois, sans système pour les capturer et les transformer, elles s’évaporent.
J’ai fini par bâtir un skill.
Petite note avant qu’on commence : je parle de Claude parce que c’est l’outil que j’utilise au quotidien. Ce que je raconte ici fonctionne aussi avec ChatGPT, Gemini, Mistral ou n’importe quelle autre IA conversationnelle qui accepte qu’on lui donne du contexte. La logique est la même, l’interface change.
Le départ : un dossier Word qui s’épaissit tout seul
J’avais commencé sans projet. Une recette par-ci, une recette par-là, copiée à la main dans un Word stocké dans le Drive familial. Mise en forme, sauvegarde, on passe à autre chose.
Au bout de quelques mois, je me suis rendu compte que je faisais ça systématiquement. Que dès qu’une recette nous plaisait, elle entrait dans le Word avant même d’avoir été testée. Et que ce Word commençait à ressembler, à très petits pas, à un livre de recettes.
C’est là que la friction est devenue visible. Recopier à la main une recette de blog, ça prend dix minutes. Convertir des cup en grammes, ça en prend cinq de plus. Adapter les œufs et la crème quand il y en a, ça en prend dix encore. Pour une recette. Et il y en avait une nouvelle chaque semaine.
(Je sais, dix minutes par-ci, dix minutes par-là, c’est pas un problème de civilisation. Mais multiplié par 50 recettes par an, on parle de huit heures de copier-coller-adapter. C’est mon dimanche après-midi.)
Quand un problème revient à l’identique, c’est qu’il y a un système à bâtir.
Ce qu’une IA générique ne fait pas (et pourquoi ça oblige à bâtir)
Avant le skill, je faisais quoi ? J’ouvrais ChatGPT, je copiais le lien, je tapais « véganise-moi ça et donne-moi ça en format Word ».
L’output était toujours un peu décevant. Trois angles morts.
Premier angle mort : pas de mémoire des préférences. Tu peux dire dix fois à ChatGPT « je préfère le maison au commerce ». À la onzième, il te ressuggère du JUST Egg. C’est pas malveillant, c’est sa nature : il oublie.
Deuxième angle mort : les substitutions par défaut sont commerciales. Demande « remplace les œufs » à n’importe quelle IA. Réponse type : « tu peux utiliser un substitut d’œuf vegan du commerce comme JUST Egg. » OK. Mais c’est la suggestion paresseuse. Le JUST Egg, c’est une émulsion industrielle de protéine de mungo avec gomme de xanthane, huile de canola, sel, levure nutritionnelle, treize ingrédients dont la majorité ne devraient pas être dans une cuisine. À 12 $ pour 350 ml en magasin spécialisé, en plus.
Troisième angle mort : le format de sortie est toujours à reprendre. Mélange de g et de cup, températures en Celsius alors que mon four est en Fahrenheit, listes numérotées qui se lisent comme un manuel d’assemblage Ikea. Bref, rien que je puisse coller tel quel dans mon Word.
Trois angles morts, trois choses qu’un skill bien bâti peut régler une fois pour toutes.
L’exemple qui m’a fait comprendre : un gâteau aux carottes
Pour expliquer ce que mon skill encode, le plus simple est de te montrer un cas concret. Pas un truc fou. Un classique.
Prends une recette de gâteau aux carottes trouvée sur un blog. 4 œufs. 200 g de beurre. De la farine, du sucre, des carottes râpées, des épices, des noix.
La paresse, ce serait de mettre 4 cuillères de JUST Egg à la place des œufs, 200 g de margarine à la place du beurre, et de continuer comme si de rien n’était. Le résultat serait probablement mangeable. Mais on aurait raté l’essentiel.
Parce que les œufs, dans un gâteau, ils font trois choses différentes. Et selon le type de gâteau, ils en font plus ou moins de chacune.
- Liant : ils tiennent la pâte ensemble.
- Aération : ils piègent de l’air, qui fait monter le gâteau pendant la cuisson.
- Humidité et richesse : ils apportent du gras et de l’eau.
Pour un gâteau aux carottes, où la texture vient déjà des carottes râpées, où on cherche un gâteau dense et humide plutôt qu’aérien, le rôle dominant des œufs c’est le liant et un peu d’aération. Pas besoin d’imiter une mousse.
Le combo qui marche : 2 œufs de lin moulu (1 c. à soupe de lin plus 3 c. à soupe d’eau, 10 minutes de repos pour que ça épaississe, ça fait un œuf), plus une cuillère à soupe de vinaigre de cidre que tu ajoutes au bicarbonate de la recette pour booster l’aération.
Pour le beurre, l’huile de coco fondue ou l’huile d’olive douce font le job. Le résultat : un gâteau aux carottes dense, humide, qui tient. Pas un « gâteau aux carottes sans œuf qui essaie de ressembler à un avec œuf ». Un vrai gâteau aux carottes vegan, qui assume sa texture.
Tu vois la différence ? C’est pas « je remplace l’ingrédient A par un produit synthétique B et je ferme les yeux ». C’est « je comprends ce que A fait, je trouve l’équivalent fonctionnel le moins transformé possible, et j’ajuste les proportions si besoin ».
Mon skill encode cette gymnastique. Pas pour chaque recette particulière, mais pour les patterns qui reviennent : le liant dans un gâteau, l’œuf dans une omelette, le fromage qui fond, la crème qui lie une sauce, le yaourt dans une marinade. À chaque fois, le bon remplaçant en fonction du rôle, et toujours en privilégiant le moins transformé.
Ce que mon skill encode (les quatre couches)
Concrètement, dans le mien, il y a quatre couches.
Couche 1 : input flexible. Photo prise sur un livre, URL d’un blog, transcript d’une note vocale « tiens, fais-moi un truc avec du fenouil ». Le skill comprend les trois et les ramène vers une trame standard.
Couche 2 : substitutions maison plutôt que commerce. C’est la règle forte, celle dont on vient de parler avec le gâteau. Trois exemples qui reviennent souvent dans nos recettes :
- Crème de soya du commerce remplacée par crème de cajou maison. 1 tasse de cajou cru, 4 heures de trempage (ou 1 heure dans l’eau bouillante), blendé avec 3/4 de tasse d’eau. Une crème neutre qui passe partout.
- Yogourt vegan du commerce remplacé par yogourt de soya maison. 1 litre de lait de soya, 3 cuillères à soupe d’un yogourt précédent comme ferment, 8 à 12 heures à température ambiante. Environ 60 % moins cher que le yogourt vegan emballé.
- Faux œufs du commerce remplacés selon l’usage. Pour le liant : graines de lin moulues. Pour la mousse ou le glaçage : aquafaba (l’eau de cuisson des pois chiches, fouettée comme un blanc d’œuf, c’est troublant la première fois). Pour une omelette ou des œufs brouillés où tu veux la texture jaune et baveuse : haricots mungo blendés avec du sel noir kala namak, qui a un goût d’œuf naturel.
Aucune de ces substitutions n’est de moi. Tout existe sur des blogs vegan depuis dix ans. La nouveauté, c’est qu’elles sont encodées dans mon skill. Je ne les redécouvre plus à chaque recette.
Petit fun fact pour montrer jusqu’où ça va. J’ai réussi une tartiflette vegan. Une tartiflette. Le plat le plus fromager du monde, baveux, fondant, cochonnerie suprême. Sans fromage. Et c’était bon (je sais, c’est pas crédible, mais c’était vraiment bon). Si le système marche pour ça, il marche à peu près pour tout.
Couche 3 : harmonisation des mesures et des unités. Quoi de plus chiant qu’une recette qui te demande « 1 cup de farine, 200 g de beurre, 4 oz de chocolat, 350°F au four » ? Tu sors la balance, tu sors les tasses graduées, tu fais une conversion mentale, et là un enfant te tire sur la jambe parce qu’il veut un biscuit.
Ma règle : tout passe en système combiné cohérent. Mesures impériales suivies de leur équivalent métrique entre parenthèses. Températures °F en premier, °C entre parenthèses. Toujours dans le même ordre.
Résultat : 1/2 tasse (120 ml) d'oignon haché. 350°F (180°C). Tu lis une fois, tu cuisines avec l’unité que tu veux, tu n’as plus à convertir.
C’est tout bête. C’est aussi ce qui fait la différence entre une fiche que tu utilises et une fiche que tu refermes au bout de deux minutes.
Couche 4 : format de sortie standardisé. Word, police Arial, titres en bleu, ingrédients en puces, préparation en paragraphes courts (parce que la cuisine se lit, ça se checke pas comme un backlog). Toujours le même gabarit.
Quatre couches, un fichier texte de quelques centaines de lignes, et je ne refais plus jamais le travail.
Le sous-produit que je n’avais pas prévu
Au départ, je voulais juste arrêter de me battre avec mes recettes au coup par coup. Je n’avais pas de projet de livre.
Quatre mois plus tard, sans m’en rendre compte, j’avais 40 fiches dans le Drive familial. Toutes au même format. Toutes avec les mêmes substitutions. Toutes avec les mêmes unités. Et là je me suis dit : « tiens, ça commence à ressembler à un livre de recettes ».
Je n’avais pas planifié le livre. Le livre est arrivé parce que la standardisation rend possible la collection. C’est l’effet de levier d’un système bien bâti : tu ne fais pas mieux ton travail, tu le fais une fois et tu en récoltes les fruits ensuite.
Et l’autre chose, qui est peut-être le vrai point. J’ai choisi mes propres règles. Maison plutôt que commerce. Cajou plutôt que crème de soya en Tetra Pak. Mungo plutôt que JUST Egg. Quelqu’un d’autre ferait l’inverse, ce serait son skill à lui, ce serait tout aussi légitime. Bâtir un skill, c’est moins automatiser qu’écrire noir sur blanc ce qu’on veut vraiment.
C’est ça, le vrai unlock. Pas la machine qui répond plus vite. Toi qui découvres ce que tu veux, parce qu’il a fallu l’écrire.
C’est aussi vrai pour à peu près n’importe quoi. Tu envoies des courriels de suivi de réunion ? Tu fais des résumés de lectures ? Tu prépares des fiches de prospection ? Tu fais de la maintenance préventive sur tes immeubles ? Si la tâche revient à l’identique, elle mérite son skill.
Et toi, c’est quoi, ta recette qui revient à chaque fois ?