Opérations PME
Parlons-nous
L’autre soir, un mardi, j’ai fini par lever les yeux et voir qu’il était passé 23h. Ça faisait trois heures que j’étais dans un projet perso. Le truc marchait déjà. Il marchait deux heures plus tôt, en fait. Mais j’ai vu une affaire à améliorer, puis une autre, et Claude me proposait déjà le bout suivant avant que j’aie fini de lire le précédent.
Et là j’ai réalisé quelque chose de pas très glorieux : personne ne m’avait demandé ça. Personne n’attendait cette version-là. Je venais de passer ma soirée à perfectionner un objet dont je n’avais toujours pas vérifié qu’il intéressait quelqu’un.
(Et le pire, c’est que j’étais content de ma soirée.)
Pourquoi l’écran est devenu un si bon refuge
Je pense qu’on sous-estime à quel point c’est rendu confortable.
Bâtir un truc un soir de semaine ne demande la permission de personne (bon, sauf implicitement à ma conjointe, qui mériterait probablement un droit de veto là-dessus). Pas d’agenda à négocier, pas de créneau à trouver dans le calendrier de quelqu’un d’autre. Tu ouvres ton portable et tu avances. Le retour est immédiat et il est binaire : ça marche ou ça marche pas.
Aller parler à quelqu’un, c’est le contraire sur à peu près tous les plans. Il faut demander, attendre, se faire déplacer deux fois, relancer poliment sans avoir l’air de quêter (je ne parle même pas de la relance, ce sport où j’aurais pu représenter le Québec). Et accepter, au bout de tout ça, d’entendre que l’idée sur laquelle tu as mis quarante heures ne répond pas vraiment au problème de la personne en face.
Devine lequel des deux on choisit quand on est fatigué un mardi soir.
La boucle qui ne se ferme jamais
Il y a quelque chose qui a changé là-dedans, et je ne suis pas sûr qu’on l’ait bien vu passer.
Avant, tu t’arrêtais parce que tu bloquais. Un truc qui refusait de fonctionner sans que tu comprennes pourquoi, une documentation illisible, une bébelle qui ne voulait rien savoir de s’installer, ou juste la fatigue. Tu allais te coucher. Et le lendemain matin, avec la tête reposée, il t’arrivait de te demander si ça valait vraiment la peine de continuer. Ce mur-là, on l’a toujours vécu comme une nuisance. C’était pourtant le seul moment de la semaine où on se posait la question.
Maintenant, il n’y a plus de mur. Claude ou Codex enchaîne. Il propose l’étape d’après, règle le problème pendant que tu lis encore la phrase précédente, ajoute une amélioration à laquelle tu n’aurais pas pensé tout seul.
Tu ne décides plus de continuer. Tu décides seulement de ne pas arrêter, et ce n’est pas du tout la même chose.
C’est un tapis roulant sans bouton d’arrêt. Tu peux courir dessus très longtemps avec la sensation très nette d’avancer.
Le piège de ce qui se mesure
On optimise ce qu’on peut compter, c’est humain.
Une soirée passée à bâtir laisse une trace. Un historique, des fichiers, une liste de choses faites que tu peux regarder le lendemain en te disant que tu as travaillé. Un café avec quelqu’un ne laisse rien de tout ça. Parfois il ne laisse rien du tout, pour vrai, et tu repars en te disant que tu viens de perdre une heure et demie de ta vie.
Sauf que six mois plus tard, quand tu remontes le fil de ce qui a réellement débloqué des affaires dans ton année, c’est rarement l’automatisation que tu as fignolée au mois de mars. C’est une phrase que quelqu’un t’a lancée en passant, et qu’il ne se rappelle même pas t’avoir dite. C’est quelqu’un qui t’a présenté à quelqu’un. C’est surtout, très souvent, quelqu’un qui a parlé de toi à un tiers que tu ne connais même pas, simplement parce qu’il t’avait croisé dans un événement des mois plus tôt et que ton nom lui est revenu au bon moment.
Tout ce qu’on peut confier à l’IA, on peut le faire seul, la nuit, sans parler à personne. Et tout ce qu’on ne peut pas lui confier passe obligatoirement par quelqu’un d’autre, avec son horaire, son humeur et sa franchise variable. Entendre le vrai problème derrière la demande, par exemple. Ou sentir qu’on vient de te dire oui poliment alors que c’était un non. Il n’existe pas de modèle pour ça.
Attention, je ne suis pas en train de dire que l’IA n’a rien à faire là-dedans. Elle m’aide à préparer une rencontre, à défricher un secteur que je connais mal avant d’y mettre les pieds, à débriefer proprement le lendemain au lieu de laisser mes notes pourrir dans un fichier. Elle est excellente tout autour de la conversation. Elle ne la vit juste pas à ma place.
Ce que j’essaie de changer chez moi
Je ne vais pas faire semblant d’avoir réglé ça. J’écris ce texte autant pour moi que pour toi (et le fait que je sois en train de l’écrire derrière un écran ne m’a pas échappé, merci).
Mais je me suis donné une règle, volontairement bête pour que je ne puisse pas la contourner : je ne commence à bâtir un nouveau projet que si j’ai eu une vraie conversation avec quelqu’un qui pourrait s’en servir.
Pas un sondage envoyé à trente personnes. Une conversation, avec une personne, qui a le droit de me dire que mon idée ne l’intéresse pas. (Oui, je sais, ça ressemble à un conseil de vente pour débutant. Je le sais parce que je le donnais aux autres.)
En pratique, ça veut dire que le projet démarre plus tard. J’attends des rendez-vous, donc je « perds » des jours. Je mets des guillemets parce que pendant ce temps-là, l’idée ne reste pas immobile : elle infuse. Elle s’ajuste, elle se précise, et il lui arrive de se métamorphoser au complet, au point que celle que je finis par bâtir n’a plus grand-chose à voir avec celle que j’aurais bâtie le soir même. Et il m’arrive aussi de la jeter au complet après une seule discussion, ce qui me sauve des semaines.
Il y a aussi un effet secondaire que je n’avais pas prévu. Quand tu as parlé à quelqu’un avant de bâtir, tu sais pour qui tu bâtis. Les décisions techniques deviennent beaucoup plus simples, parce que tu as un visage en tête au lieu d’un utilisateur théorique. Le peaufinage arrête à peu près tout seul, parce qu’il n’a plus rien à compenser.
Parlons-nous
Voilà le message, et il est plus égoïste qu’il n’en a l’air. J’ai besoin de sortir plus souvent.
Si tu me lis et qu’on se connaît, et que ça fait franchement trop longtemps qu’on ne s’est pas vus, écris-moi. J’ai un agenda, j’ai de bonnes adresses de café, et je n’ai rien à te vendre.
Si tu me lis et qu’on ne s’est jamais parlé, c’est pareil. On n’a même pas besoin d’un sujet précis, et c’est souvent mieux sans. On part sur ce que chacun fait de son bord, on se trouve forcément deux ou trois connaissances en commun (au Québec, c’est presque mathématique), et il finit par sortir un problème qu’on partage sans le savoir.
Mes coordonnées sont ici. On a chacun un nombre fini de soirées, et j’aimerais en passer un peu moins à peaufiner des affaires que personne ne m’a demandées.
Note technique : je parle de Claude et de Codex parce que ce sont les outils que j’utilise tous les jours, mais le mécanisme décrit dans cet article n’a rien de propre à eux. Il vaut pour n’importe quel assistant qui te propose la suite avant que tu aies eu le temps de te demander si tu veux continuer : ChatGPT, Gemini, Mistral et les autres. L’interface change, la boucle reste la même.