Opérations PME
Comment j'ai démantelé ma veille automatisée et repris ma tête
L’actualité techno bouge à un rythme fou en ce moment. Trop pour suivre à la main. Trop, surtout, pour suivre par accident, en scrollant LinkedIn entre deux courriels (on connaît tous le résultat de cette stratégie).
Donc en 2025, comme beaucoup, j’avais embarqué dans la promesse Perplexity Pro. Deal Paypal, abonnement gratuit pendant un an, l’outil que tout le monde vantait. Je me suis dit, parfait, je vais bâtir ma veille IA pour vrai, plus jamais d’angle mort.
J’ai configuré ma routine matinale. Trois ou quatre tutoriels en ligne, un prompt affiné, l’idée de recevoir chaque matin un digeste sérieux, IA, technos, création, un peu d’actu générique. Une petite gazette personnelle, pilotée par une IA. Élégant, sur le papier.
Trois mois plus tard, j’ai tout débranché.
Le piège des résumés de résumés
Le problème est arrivé doucement, par lassitude plus que par bug.
Au début, ça avait l’air de marcher. Chaque matin un digeste de quinze items, trois ou quatre paragraphes, tout bien rangé. Mais au bout de quelques semaines, j’ai commencé à avoir une drôle d’impression. Les sujets revenaient. Les phrases revenaient. Et surtout, je n’apprenais plus rien.
Ce que je lisais le matin, c’était la version résumée d’un article qui était lui-même la reprise commentée d’un autre article, qui citait un communiqué de presse, qui paraphrasait un tweet. Un mille-feuilles d’IA et d’humains qui se renvoyaient la balle. Et au centre du mille-feuilles, mon digeste, qui résumait tout ça en un paragraphe lisse.
Si tu fais le calcul : Perplexity cherche dans des milliers de sources, dont beaucoup sont elles-mêmes des outils qui résument d’autres sources. Le signal d’origine, celui qui a vraiment de la valeur, est dilué à chaque couche. Et toi, à la fin de la chaîne, tu reçois un café réchauffé six fois (sept si tu comptes le matin où ton four à micro-ondes a bipé à vide).
Je ne dis pas que Perplexity est mauvais. Je dis que mon usage était mauvais. J’ai demandé à un outil de m’apporter du signal en allant chercher dans une zone qui produit principalement du bruit. Forcément, le résultat sentait le bruit.
Pour vérifier que je n’étais pas juste mauvais à le configurer, j’ai demandé à d’autres IA comment optimiser ma veille Perplexity. J’ai eu plein de conseils. Aucun n’a réglé le problème de fond, parce que le problème n’était pas dans le prompt. Il était dans le choix de la couche.
Le retour à la curation humaine sélective
J’ai tout coupé un dimanche matin. Inbox vide, plus de digeste automatique. Le lundi, je me suis senti désinformé. Le mercredi, j’ai compris que j’étais mieux informé qu’avant.
Mon nouveau setup tient en trois sources, chacune lue directement. Pas d’agrégateur, pas de résumé intermédiaire, pas d’IA entre la source et moi.
Le blog Anthropic. Quand l’éditeur du modèle que j’utilise tous les jours publie une note technique, c’est la source primaire. Pas la version commentée par un YouTubeur, pas le résumé en 280 caractères. Le post original, avec ses nuances, ses limites assumées, ses benchmarks. Trois ou quatre notes par mois, lecture sérieuse mais pas longue.
Simon Willison. Un développeur britannique qui tient un blog depuis vingt ans et qui suit l’IA générative depuis le début. Sa particularité, c’est qu’il teste tout lui-même. Il publie ses essais à chaud, avec ses échecs, ses étonnements, ses comparaisons entre modèles. C’est le genre de signal qu’aucun agrégateur ne peut produire, parce que ça vient d’un cerveau humain qui a passé du temps à essayer pour de vrai.
Superhuman AI. Une infolettre quotidienne, oui, c’est de l’agrégation, mais sélectionnée par une équipe avec un point de vue. Cinq items par jour, écrits, pas reformulés par une machine. Si le sujet ne mérite pas d’y être, il n’y est pas. C’est la dose de « ce qui se passe ailleurs » que je ne capterais pas autrement.
Trois sources. Dix minutes par jour, montre en main. À la fin de la semaine, j’en sais plus, et surtout je sais ce que je sais. Quand un sujet me titille, je peux remonter à la source primaire, parce que la source primaire est citée. Avec mon ancien digeste, j’avais perdu cette traçabilité depuis longtemps.
Et puis il y a le cercle local, qui compte autant. Ces trois piliers couvrent le signal international anglophone. Mais à côté, à quinze minutes de chez moi à Québec, il y a un écosystème que je tiens à nommer franchement. Pas pour faire local par réflexe. Parce que ces voix-là, je ne les lis pas pour de l’actualité brute, je les lis pour la perspective, le ton, le contexte, et souvent pour le plaisir d’une plume qui m’allume.
Stéphane Guérin. Quand un nouvel article tombe, je m’arrête pour le lire, pas pour le scanner. Sa façon d’écrire sur l’entrepreneuriat, avec chaleur et sans posture, est une de mes sources d’inspiration.
Nicolas Roberge. Une des raisons pour lesquelles j’ouvre LinkedIn. Ses posts sont denses, pédagogiques, jamais aplatis par l’algorithme.
SaaSpasse, le projet de François. Le pouls de la communauté SaaS au Québec. Podcast, blog, événements. Quand tu opères dans le marché québécois et que tu veux entendre comment les autres font, c’est l’arrêt obligatoire.
À côté de ces trois piliers locaux, deux découvertes plus personnelles que je glisse parce qu’elles méritent de circuler : le blog de mon ami Greg, qui partage ses réflexions et sa veille avec finesse et sans filtre, et le podcast Intersection de Jo et Simon, qui croise tech, business et vraie vie avec un humour qu’aucun digeste IA ne saura jamais reproduire.
Le local, c’est pas du nationalisme béat. C’est que les meilleurs signaux pour mon métier viennent souvent de gens qui partagent mon contexte : la langue, le marché, les références culturelles. Tu peux lire le MIT Tech Review tant que tu veux, ça ne te dira pas comment parler à un dirigeant de PME québécoise un mardi après-midi.
Pourquoi je ne renonce pas à l’IA pour la veille
Tu pourrais conclure de tout ça que l’IA ne sert à rien pour la veille. Ce serait te tromper de leçon (et un peu radical pour quelqu’un qui écrit sur 00h11).
L’IA est très bonne pour deux usages dans ma veille. Pas pour générer le digeste. Pour le creuser.
Premier usage : l’élargissement à la demande. Je lis un article qui mentionne un concept que je ne connais pas. Au lieu d’aller voir Wikipedia ou de lancer une recherche Google qui va me ramener trois articles SEO de qualité douteuse, je demande à Claude (ou ChatGPT, ou Mistral, peu importe) de m’expliquer le concept en deux paragraphes, avec un exemple concret. Trois minutes, je suis remis à niveau, je peux continuer ma lecture.
Deuxième usage : la mise en perspective. Quand un sujet revient plusieurs fois dans mes trois sources, je demande à l’IA de me faire la synthèse de ce que les différentes parties disent, avec leurs angles morts. Ce n’est plus elle qui choisit le sujet, c’est moi. Elle ne fait que m’aider à le travailler.
La différence est subtile, l’effet est majeur. Dans le premier cas, l’IA est en amont, elle filtre, elle décide à ma place ce qui mérite mon attention. Dans le second, elle est en aval, elle creuse ce que j’ai décidé de regarder. La première posture m’endormait. La seconde me réveille.
C’est un peu comme la différence entre un cuisinier qui te livre un plat préparé chaque matin et un cuisinier qui répond à tes questions quand tu cuisines toi-même. Les deux sont utiles. Mais tu ne deviens pas meilleur cuisinier en mangeant des plats préparés.
Ce que ça m’a appris sur l’IA en général
Cette histoire de veille, je pourrais la transposer à d’autres usages que j’ai testés cette année.
Le digeste matinal d’actualité, démantelé. La rédaction de courriels en autopilote, démantelée aussi. La génération automatique de premiers jets de rapports, démantelée. Pas parce que l’IA ne sait pas faire, mais parce que ce qu’elle produit en mode automatique sans regard humain est exactement assez bon pour que je m’en contente, et exactement pas assez bon pour que ça m’apporte quelque chose de nouveau.
L’IA en mode autopilote produit du tiède. Du tiède qui suffit à beaucoup de monde, je le sais (et je ne juge personne, j’ai été ce monde-là pendant trois mois). Mais le tiède n’est pas mon objectif quand je passe quinze ans dans un métier.
Là où l’IA me rend service, c’est quand je l’utilise comme un assistant qui répond à mes questions précises, pas comme un éditorialiste qui choisit mes sujets. La différence tient dans une seule règle : qui décide.
Et toi, ta veille, elle ressemble à quoi en ce moment ? Tu lis encore les sources directement, ou tu reçois des résumés de résumés sans t’en rendre compte ? Si tu as un setup qui marche pour vrai, je veux l’entendre.