Tu connais le coin de rue où les autos tournent un peu trop vite, celui où tu te tasses par réflexe en traversant. On en a tous un en tête.

Moi, je voulais arrêter de deviner : savoir lesquels des coins autour de chez nous accumulent vraiment les accidents, et lesquels sont seulement inconfortables.

Un besoin de citoyen tout bête. Comprendre mon environnement direct avec des faits plutôt qu’avec des impressions.

Le projet que je voulais bâtir

L’idée était simple. Une carte. Tu arrives dessus, elle te géolocalise (ou tu tapes ton adresse), et tu vois les accidents autour de toi. Des filtres pour les collisions mortelles, celles qui impliquent un piéton ou un cycliste. Un curseur pour remonter dans le temps.

J’avais déjà le moteur. En juin, j’ai monté une carte des données du tramway de Québec, bâtie avec Claude Code en quelques soirées. Même recette, autre sujet. Sur papier, c’était une job de fin de semaine.

Il me manquait juste les données.

La donnée s’arrête en 2022

Au départ, bonne nouvelle : la SAAQ publie ses rapports d’accident en données ouvertes, sur le portail Données Québec. Douze fichiers, de 2011 à 2022, tirés des rapports que remplissent les policiers.

Puis j’ai regardé la dernière année disponible.

2022.

On est en 2026, et la donnée publique la plus récente sur les accidents de la route au Québec a presque quatre ans. J’ai d’abord cru que je cherchais mal, que le fichier récent était rangé ailleurs. Non : ça s’arrête au 31 décembre 2022.

Un an ou deux de décalage, je peux vivre avec. Il faut compiler, valider, nettoyer. Là, c’est autre chose, alors j’ai voulu comprendre.

La donnée a reculé

C’est ici que ça devient franchement étrange.

Les huit jeux de données de la SAAQ sur Données Québec (accidents, véhicules, permis, contrôle routier, indemnisation) ont tous été modifiés le même jour, le 18 décembre 2023. Depuis, plus rien, sur aucun des huit.

Et ce jour-là, la SAAQ n’a pas seulement arrêté de publier. Elle a retiré des colonnes. Jusqu’en 2023, le fichier des accidents donnait la date, la municipalité et même l’emplacement de chaque collision : numéro civique, rue, route et borne kilométrique. Tout ça a disparu, pour toutes les années, 2011 comprise. La fiche du jeu de données s’en explique en une phrase, en invoquant les nouvelles dispositions de la Loi 25 sur la protection de la vie privée.

Dans le fichier des accidentsJusqu’en 2023Depuis décembre 2023
Date de l’accidentle jourle mois
Municipalitéouinon
Numéro civique et rueouinon
Route et borne kilométriqueouinon
Région administrativeouioui

Aujourd’hui, le fichier 2022 te donne la région administrative (il y en a dix-sept), le mois, et une tranche de quatre heures. Pour savoir si ta rue est dangereuse, ça ne vaut à peu près rien.

Il y a trois ans, la donnée publique disait où avaient eu lieu les accidents. Aujourd’hui, elle dit dans quelle région.

Je comprends l’enjeu de vie privée. Une adresse et une heure précises peuvent, dans un petit village, pointer une personne. Mais la Loi 25 n’explique pas pourquoi 2023, 2024 et 2025 n’ont jamais été publiés, même dans ce format réduit. Là-dessus, je n’ai trouvé d’explication nulle part.

Les chiffres récents existent

La SAAQ a sa propre carte interactive du bilan routier, et elle montre les collisions de 2025. Autrement dit, les chiffres récents sont compilés. Ils sont même affichés.

Seulement, cette carte ne montre que des agrégats : par région, par MRC, et par municipalité pour celles de plus de 5 000 habitants. Aucun point sur une rue. Tu vois combien d’accidents il y a eu dans ta ville, jamais où.

Du côté des villes, ce n’est guère mieux. Montréal publie ses collisions point par point, mais seulement de 2012 à 2021 : c’est un extrait des anciennes données de la SAAQ, et la Ville renvoie à la SAAQ pour la suite. Laval annonce une mise à jour mensuelle, mais son fichier s’arrête en juillet 2019, avec des adresses et sans coordonnées. Québec, Gatineau, Longueuil : rien.

La belle exception, c’est Sherbrooke. La ville publie ses accidents avec blessés en points sur la carte, jusqu’en juin 2026. Comme quoi c’est faisable ici aussi.

Ailleurs, c’est un réflexe

Peut-être que publier ça est difficile pour tout le monde? J’ai comparé.

Chicago publie ses collisions en données ouvertes, géolocalisées, mises à jour tous les jours. Au moment où j’écris, la collision la plus récente du fichier date de la veille. Austin publie avec deux semaines de décalage, volontairement. (New York fait habituellement pareil, mais sa mise à jour est en panne depuis juin. Personne n’est parfait.)

Pas besoin d’aller aux États-Unis. Ottawa publie ses collisions avec coordonnées jusqu’en 2024. La Colombie-Britannique, par son assureur public, publie des décomptes d’accidents par lieu jusqu’en 2025. La France met en ligne chaque année sa base des accidents corporels, géolocalisée, et 2024 est déjà disponible. La Grande-Bretagne publie la sienne jusqu’en 2025, détaillée par véhicule et par victime, avec un historique qui remonte à 1979.

Tableau comparant la dernière donnée ouverte sur les accidents de la route et sa précision géographique : Chicago et Austin en 2026 au point près, Toronto et Sherbrooke en 2026, la Grande-Bretagne et la Colombie-Britannique en 2025, la France et Ottawa en 2024, la SAAQ en 2022 à l'échelle de la région administrative, Montréal en 2021, Laval en 2019.

Il y a des nuances, et je ne veux pas les cacher. Toronto décale volontairement ses points à l’intersection la plus proche pour protéger la vie privée. C’est, à mon sens, la bonne réponse à l’argument de la Loi 25 : assez précis pour une carte, trop flou pour retrouver une personne. La base fédérale canadienne, elle, ne donne aucune géographie, pas même la province. Et plusieurs de ces bases ne couvrent que les accidents avec blessés.

Le portrait d’ensemble, lui, ne bouge pas. Sur la fraîcheur comme sur la précision, la SAAQ ferme la marche. Et comme rien n’a bougé depuis décembre 2023, l’écart grandit chaque année.

Ce qu’on perd

On pourrait se dire : bof, une carte de plus ou de moins.

Sauf que ce n’est pas juste ma carte de fin de semaine. Ailleurs, ces données nourrissent des programmes Vision Zéro, des enquêtes de journalistes, des demandes d’aménagement portées par des parents devant une école. Tu ne peux pas réclamer un dos d’âne ou un feu pour piétons avec un chiffre régional vieux de quatre ans. Tu peux le faire avec une carte qui montre, point par point, ce qui se passe devant chez toi.

Le policier remplit son rapport sur les lieux, au moment de l’accident. La SAAQ compile tout ça, puisqu’elle en tire son bilan annuel. Ce qui manque, c’est le dernier bout : publier, dans un format ouvert, assez précis et à jour. Ça relève d’une décision, pas d’une contrainte technique.

Et là, on fait quoi?

J’ai laissé le projet ouvert. Le dépôt de code est prêt, et le moteur a déjà resservi depuis, pour une carte de la pollution au Québec où j’ai frappé le même genre de mur. Le jour où la SAAQ publie 2023 avec un lieu exploitable, même décalé à l’intersection comme à Toronto, la carte se bâtit en une fin de semaine.

En attendant, je reste avec ma question de départ, la plus banale qui soit : est-ce que mon coin de rue est dangereux? La réponse existe, quelque part dans un serveur de la SAAQ. Je n’ai juste pas le droit de la voir.

Et toi, il y a une donnée publique sur laquelle tu as déjà buté? Une que tu trouves normal de pouvoir consulter, mais qui reste hors de portée?


Note technique : je parle de Claude Code parce que c’est l’outil que j’utilise tous les jours, mais la logique de ce projet fonctionne avec n’importe quel assistant capable de coder avec toi : ChatGPT, Gemini, Mistral et les autres. L’outil change, le principe reste le même.


Les sources, si tu veux fouiller toi-même :